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N°027 Critique et théorie Essai 21 août 2026

Cahiers n° 678, mai 2012 : le constat d’une critique sommée de choisir

Le numéro 678 des Cahiers du cinéma, paru en mai 2012, invite à dresser un constat qui dépasse son seul sommaire : la critique ne peut défendre la mise en scène…

La rédaction Rédacteur · Sédition Revue
12 minde lecture 2 373mots N°027du numéro
Des cahiers ouverts sur une table, une main souligne un passage du constat critique
Des cahiers ouverts sur une table, une main souligne un passage du constat critique

Le numéro 678 des Cahiers du cinéma, paru en mai 2012, invite à dresser un constat qui dépasse son seul sommaire : la critique ne peut défendre la mise en scène sans interroger les conditions dans lesquelles les films deviennent visibles. Relire cette livraison en 2026, c’est mesurer la tension entre la politique des auteurs, l’attention concrète aux plans et un régime d’images déjà travaillé par la circulation accélérée des œuvres. Cet article examine cette contradiction, ses effets sur l’écriture critique et ce qu’elle peut encore apprendre à votre regard.

Un numéro ancien n’est pas un verdict conservé sous verre

Le premier contresens serait de chercher dans les Cahiers n° 678, mai 2012 un jugement définitif sur les films et les cinéastes de son moment. Un numéro de revue ne clôt pas une époque : il en organise provisoirement les tensions. Ses choix composent une coupe dans le présent, avec ses évidences, ses angles morts et ses paris.

Le mot « constat » pourrait laisser attendre un bilan stable, presque administratif. Or la critique digne de ce nom ne se contente pas d’enregistrer ce qui existe. Elle sélectionne, rapproche, sépare ; elle transforme une coexistence confuse de films en problème de cinéma. Un sommaire est déjà un découpage, et l’ordre des textes produit des raccords parfois aussi révélateurs que leurs arguments.

Cette logique éditoriale engage une certaine idée du visible. Mettre une œuvre au centre, en déplacer une autre vers la marge ou faire dialoguer des formes éloignées revient à dessiner une hiérarchie. Celle-ci peut être contestée, mais elle ne saurait être réduite à une liste de goûts. La revue construit un point d’écoute depuis lequel une époque commence à devenir intelligible.

Vous pouvez donc aborder ce numéro comme vous reviendriez sur une séquence complexe : non pour vérifier si chaque décision était « juste », mais pour comprendre comment les éléments ont été agencés. La question la plus productive n’est pas de savoir si le temps a donné raison à la revue. Elle consiste à demander quel cinéma son montage critique rendait alors pensable.

Mai 2012, ou le présent lorsqu’il n’était pas encore de l’histoire

Relire depuis 2026 impose une discipline : ne pas prêter au numéro la connaissance de ce qui lui a succédé. Une œuvre désormais consacrée, oubliée ou réévaluée n’occupait pas nécessairement la même place lorsqu’elle appartenait encore au présent immédiat. La critique écrivait sans disposer du confort rétrospectif qui transforme les bifurcations en trajectoires évidentes.

Cette distance produit trois temporalités distinctes :

  1. Le temps des textes, dans lequel les films sont reçus au milieu d’autres sorties, d’autres débats et d’autres attentes.
  2. Le temps des œuvres, qui poursuivent leur circulation, changent de support et rencontrent de nouveaux spectateurs.
  3. Le temps de la relecture, où notre mémoire réordonne l’ensemble à partir de ce qui a survécu.

Confondre ces temporalités conduit à distribuer rétrospectivement des bons et des mauvais points. Une réserve ancienne paraît alors aveugle parce qu’un cinéaste a depuis été consacré ; un enthousiasme semble naïf parce que le film s’est effacé. Mais la valeur critique d’un texte ne se réduit pas à la fortune ultérieure de son objet. Elle tient aussi à la précision de son regard et à la résistance de ses descriptions.

Un article peut se tromper sur l’importance future d’un film tout en voyant justement la durée d’un plan, une hésitation dans le jeu ou une rupture du point de vue. À l’inverse, il peut miser sur le cinéaste que l’histoire retiendra et ne rien saisir de son geste. Pour relire honnêtement le numéro 678, gardez cette dissociation en tête : la postérité n’est pas une preuve de mise en scène.

Ce que la politique des auteurs peut encore sauver

La politique des auteurs demeure utile si elle fonctionne comme une méthode d’enquête plutôt que comme un brevet de noblesse. Elle permet de suivre la persistance d’un geste à travers des films inégaux, de repérer ce qu’un cinéaste recommence, déplace ou abandonne. Elle devient stérile dès que le nom propre dispense de regarder l’œuvre présente.

Un auteur n’est pas seulement un ensemble de thèmes. Il se reconnaît dans une manière d’organiser l’espace, de laisser entrer une voix, de couper avant un geste ou de maintenir le plan après que l’action paraît achevée. Cette continuité formelle n’implique pas l’harmonie. Le film le plus révélateur peut précisément être celui où la méthode se dérègle, où la direction d’acteurs résiste au découpage, où une vieille solution esthétique ne produit plus le même effet.

La fidélité n’interdit pas le désaccord

Aimer une filmographie n’oblige pas à sauver chacun de ses titres. La fidélité critique consiste à prendre au sérieux l’échec possible d’un auteur, pas à inventer après coup une cohérence qui rendrait toute faiblesse admirable. Un regard fidèle sait reconnaître qu’un motif s’épuise ou qu’une ambition politique reste extérieure aux formes qui devaient l’incarner.

Le désaccord devient alors plus précis. Il ne vise ni les intentions supposées du cinéaste ni la réputation attachée à son nom. Il porte sur un rapport concret : entre un corps et le cadre, entre une parole et son hors-champ, entre le rythme annoncé par le récit et celui que les plans produisent réellement.

Le nom propre ne doit pas masquer le collectif

La politique des auteurs court aussi le risque d’effacer ce qui, dans un film, relève d’une rencontre. Un visage, une diction, une lumière ou un espace peuvent déplacer le projet au-delà de la maîtrise revendiquée. La mise en scène n’est pas toujours l’application souveraine d’une volonté ; elle est parfois l’art d’accueillir une résistance.

En relisant une revue historiquement attachée aux auteurs, il faut donc observer quand le texte décrit cette circulation et quand il rabat tout sur une signature. Le conseil est simple : chaque fois qu’un nom de cinéaste semble suffire à expliquer une image, revenez à l’image. Demandez ce qui bouge, qui regarde, d’où vient le son et à quel moment la coupe intervient.

La revue comme montage de positions

Un numéro collectif ne parle pas d’une seule voix, même lorsqu’une ligne éditoriale se reconnaît. Sa pensée naît aussi des écarts entre les signatures, des voisinages parfois conflictuels et des absences que le sommaire rend sensibles. Chercher une doctrine parfaitement unifiée revient à nier ce qui fait vivre une revue : la possibilité du désaccord.

Ce montage peut être lu selon plusieurs rapports :

Élément éditorialCe qu’il produitRisque critique
Le choix des œuvresUn partage entre centre et périphérieConfondre visibilité et valeur
L’ordre des textesDes rapprochements et des rupturesPrendre la succession pour un consensus
La place accordée aux auteursUne mémoire et des fidélitésTransformer la fidélité en automatisme
La coexistence des signaturesUne pluralité de points de vueEffacer les contradictions sous le nom de la revue

Cette lecture oblige à considérer la matérialité intellectuelle du numéro. Un long développement ne possède pas la même fonction qu’une note brève ; un entretien ne construit pas la même distance qu’une critique ; une image reproduite peut confirmer un argument ou silencieusement le contredire. La revue ne se réduit jamais à la somme de phrases détachables.

Le constat le plus intéressant apparaît souvent entre les textes. Une œuvre défendue ici peut fragiliser les critères mobilisés ailleurs. Une confiance accordée à la durée peut entrer en conflit avec un goût pour l’efficacité du découpage. Une conception du corps filmé peut se heurter à une approche davantage fondée sur le récit ou la représentation.

Ne cherchez donc pas à résoudre trop vite ces contradictions. Notez-les. Elles indiquent l’endroit où une tradition critique rencontre des films qui l’obligent à reformuler ses outils.

Voir les films ou commenter leur circulation

La difficulté centrale tient au double objet de la critique contemporaine : elle doit regarder les œuvres et comprendre le système qui règle leur apparition. Se limiter au premier geste risque d’ignorer les conditions de production, de diffusion et de légitimation. Se consacrer au second transforme vite les films en symptômes interchangeables.

Le danger du commentaire sans plans

Lorsqu’une analyse parle surtout de tendances, de stratégies ou de discours, le film concret disparaît. Il ne reste qu’un cas chargé d’illustrer une thèse déjà écrite. Les personnages deviennent des positions, les images des signes et le montage un emballage. La critique gagne une apparence de surplomb, mais perd son objet.

Une pensée du cinéma doit pouvoir revenir à une durée, un raccord, un silence. Ce retour au sensible n’est pas un refuge hors du politique : il permet de montrer comment une idée prend forme, comment un pouvoir s’inscrit dans une distance de caméra ou comment une parole est soutenue, interrompue, couverte par un bruit.

Le danger inverse du plan autosuffisant

Décrire minutieusement une scène ne garantit pourtant rien. Le culte du détail formel peut isoler le plan des rapports qui l’ont rendu possible et des imaginaires qu’il reconduit. Une économie du regard ne se comprend pas seulement à l’intérieur du cadre ; elle engage également celui qui filme, celui qui est filmé et celui auquel l’image suppose de s’adresser.

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre esthétique et politique. Il est de refuser leur séparation commode. Une politique des images qui ne décrit aucune image reste abstraite ; une description qui refuse toute conséquence politique demeure incomplète.

Ce que le constat de 2012 révèle depuis 2026

La distance ne rend pas automatiquement plus lucide. Elle offre toutefois un avantage : nous pouvons observer ce qui, dans une critique de l’actualité, relevait d’une structure durable plutôt que d’une agitation passagère. Les supports et les habitudes de découverte changent ; le conflit entre attention aux œuvres et accélération du commentaire, lui, demeure reconnaissable.

Ce conflit affecte d’abord la mémoire. Une séquence circule parfois séparée du film qui lui donnait sa durée, une formule critique loin du raisonnement qui la soutenait. Le fragment devient autonome. Il peut rouvrir le désir de voir, mais aussi installer un souvenir de substitution : on croit connaître un geste parce qu’on en reconnaît l’image.

Relire un numéro entier oppose à cette fragmentation une expérience salutaire. Les textes retrouvent leur voisinage, leurs insistances et leurs silences. La lenteur de la revue n’est pas vertueuse par nature, mais elle autorise des rapports que la réaction isolée rend plus difficiles : entre plusieurs films, entre une œuvre et une filiation, entre une admiration et sa limite.

La meilleure manière d’éprouver ce constat consiste à confronter la relecture aux films eux-mêmes. Reprenez une œuvre discutée, regardez-la avant de revenir au texte, puis observez l’écart. Ce que vous n’aviez pas vu n’invalide pas nécessairement votre premier regard ; cet intervalle constitue précisément le lieu vivant de la critique.

Comment relire aujourd’hui les Cahiers n° 678 ?

Il faut lire ce numéro comme un document actif, non comme un tribunal dont les décisions attendraient leur révision. Sa fécondité dépend moins de l’exactitude de ses verdicts que des opérations de regard qu’il rend encore possibles. Une méthode simple permet d’éviter aussi bien la dévotion que le procès rétrospectif.

Commencez par le montage éditorial : quels objets sont rapprochés, quelles conceptions du cinéma semblent dialoguer, quelles oppositions apparaissent ? Passez ensuite aux descriptions. Repérez les moments où un argument s’appuie réellement sur une scène et ceux où la réputation, le thème ou la catégorie prennent le relais.

Revenez enfin à vos propres automatismes. Si un texte ancien vous semble manifestement dépassé, précisez ce qui l’est : son vocabulaire, son cadre politique, sa hiérarchie esthétique ou sa lecture d’un plan ? Nommer le désaccord vaut mieux que célébrer vaguement notre supposée avance. Le présent possède lui aussi ses modes, ses exclusions et ses certitudes invisibles.

Cette relecture conduit à une position assez nette. Il faut préserver de la tradition critique son attention obstinée à la mise en scène, mais abandonner l’idée qu’un plan puisse être séparé des conditions de son existence et de sa réception. Le numéro 678 intéresse moins comme monument que comme surface de friction : un lieu où une méthode rencontre les limites de son époque. La suite appartient aux relectures capables de prolonger cette friction sans transformer l’histoire de la critique en musée des bonnes réponses.

Questions fréquentes

Le numéro 678 des Cahiers du cinéma peut-il être lu sans connaître tous les films évoqués ?

Oui, à condition de distinguer l’argument critique de votre propre expérience des œuvres. La lecture peut rendre un film désirable, mais elle ne remplace pas la confrontation avec sa durée, ses sons et son découpage.

Faut-il juger les textes anciens à partir de la réputation actuelle des cinéastes ?

Non. Une consécration ultérieure ne prouve pas qu’une critique favorable avait bien regardé le film, pas plus qu’un oubli ne suffit à invalider une défense précise. Examinez d’abord la qualité des descriptions et la cohérence du raisonnement.

La politique des auteurs est-elle encore pertinente en 2026 ?

Elle le reste si elle sert à suivre des choix formels et leurs transformations d’un film à l’autre. Elle devient un obstacle lorsqu’elle réduit la critique à défendre une signature indépendamment de ce qui se joue effectivement dans les plans.

Que signifie exactement « constat » dans cette relecture du numéro 678 ?

Le terme désigne moins un bilan fermé qu’un diagnostic critique : celui d’une revue placée entre l’héritage de la mise en scène et la nécessité d’interroger la circulation des images. Ce constat demeure ouvert parce que la contradiction n’a pas disparu.

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